Savannah Bay de Marguerite Duras au Théâtre de l'Atelier

Marguerite Duras appartient à ces écrivaines qui ont fait œuvre à partir de ce que Lacan appelle la «Lituraterre», en donnant à l’écriture un support identifié à notre planète, rivage où s’engraveraient les jouissances.

Grâce à Emmanuelle Riva, 86 ans, Savannah Bay, écrit au début des années 1980, ce lieu étrange est actuellement représenté au Théâtre de l’Atelier à Paris.

Le ressac de la mer, un rocher blanc et plat léché par les vagues, des marécages encadrant une baie du pays de Siam, pays de l’enfance de l’auteure, y deviennent la scène du récit de l’amour et de la mort d’une jeune fille (Savannah) de 16 ans et de son amant. Savannah  «  se prête  » en effet à un homme et lui donne un enfant un an plus tard, pour disparaître avec lui le jour même où elle donne naissance à leur petite fille, dans un suicide passionnel à deux.

Restent aujourd’hui les récitantes de ce drame, une vieille femme, la mère de la suicidée, et sa fille, qui s’est auto-baptisée Savannah. La fille (Anne Consigny), devenue une jeune femme, insiste pour que la vieille dame, qui souffre de troubles de mémoire, raconte et ressasse  ce récit, à l’instar de ces enfants qui veulent toujours entendre répéter la fin de la même histoire. Chez Duras, le bruit des vagues entendu depuis la maison de la vieille femme et les ressassements du récit deviennent interchangeables.

Ce qui s’est passé entre Savannah et «  l’homme  » est revécu, d’une part par la mère et d’autre part par la fille de celle-ci, qui n’a pas connu  sa mère, qui n’en a jamais eu.
Un collègue psychanalyste qui a vu la pièce le même soir que moi m’a fait part de son interprétation  : la jeune femme fait répéter son récit à la vieille dame afin de dépasser son trauma, la perte de sa mère.

Or, il ne me semble pas que Marguerite Duras ait été préoccupée par le problème de ce trauma. Son génie consiste plutôt en l’invention d’une structure asymétrique  : une mère est obligée de parler de ce qui est arrivé à sa fille, à la fille de celle-ci qui ne connaissait pas sa mère. Apparemment, l’une sait, l’autre ne sait pas. Mais en même temps ni l’une ni l’autre ne savent quoi que ce soit ni de l’amour ni de la mort de Savannah et de son amant, de leur décision de mourir, de leur acte. Les deux survivantes appartiennent à la même lignée maternelle, à la même famille, mais la structure de parenté qui les réunit ne crée aucun savoir commun, aucune solidarité entre elles. Plus encore, l’écriture de Duras coupe cette lignée  : les deux femmes survivantes sont étrangères l’une à l’autre. L’amnésie de la vieille rend cette étrangeté plausible, d’autant qu’elle ne se souvient que de cet événement, qu’elle rejoue comme sur une scène de théâtre, en costume, et qui, ainsi irréalisé, devient d’autant plus réel qu’il est environné par ce vide, comme le rocher au milieu des flots.

Et le suicide des amoureux s’inscrit en contrepoint de la naissance de leur fruit. Elle disperse, dissémine, libère les femmes liées par la génération.
L’énigme du drame où l’amour et la jouissance aboutissent à la mort  les rejette toutes les deux en marge de la scène du drame. Son ressassement ne produit aucune solution.

La baie, la mer, la pierre, les marécages, où s’engravait la jouissance qui a amené à la mort, est tout ce qui reste comme support pour inventer ce qui s’était passé à Savannah Bay.